Le cœur d’Arvida

Arvida, c’est nouveau dans ma vie, mais ça fait un bon moment que j’ai le goût d’en parler dans une vidéo. Le sujet flotte dans l’air depuis environ quatre ou cinq ans. J’ai tellement cherché de façons pour parler d’Arvida. Puis, l’été dernier, sans avertissement, je croise Terry, qui plantait un arbre. Il est sur le terrain de l’école située en face de chez moi; l’école Riverside. J’allais porter ma grande à son camp de jour d’anglais et il m’a entrepris. Rapidement, j’ai su que j’avais enfin trouvé mon sujet.

Terry Loucks, l’Arvidien qui plante des arbres, Arvida, Québec, 2018

Parce qu’Arvida est un lieu unique. Une ville créée en même temps que l’usine d’aluminium. 270 maisons en 135 jours, 125 modèles différents. Résultat : une ville où l’architecture diffère des villes environnantes. On se sent aux États-Unis dans les quartiers, parfois en Angleterre autour du Manoir du Saguenay. On est ailleurs. De plus en plus de gens prennent conscience du potentiel de cette ville faisant partie maintenant de Saguenay. On travaille toujours pour obtenir la reconnaissance de l’UNESCO, qui permettrait un rayonnement planétaire.

Église Sainte-Thérèse-de-l’Enfant-Jésus, vue du boulevard Mellon, 1934. Collection particulière. Gracieuseté de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain.

Avant Terry

Parmi les idées que j’ai eues pour parler d’Arvida, j’ai songé à faire appel à l’auteur du recueil de nouvelles Arvida, Samuel Archibald. On se connaît depuis qu’il a été président d’honneur du prix Damase-Potvin, un concours littéraire dans lequel je m’implique. Mais, j’ai finalement compris que je cherchais une autre histoire. À cette époque, je ne connaissais pas grand chose d’Arvida. J’habitais Chicoutimi et je ne m’y aventurais pas vraiment. On disait même que les rues sont de véritables labyrinthes.

Samuel Archibald, lors de notre première rencontre en 2013. C’est certain qu’il va m’en vouloir de prendre cette photo puisque depuis ce temps, il s’est mis au jogging.

Puis, la vie a changé et je suis devenu Arvidien. Dans le quartier Sainte-Thérèse, le cœur d’Arvida selon moi. À force de penser à comment aborder le sujet «Arvida», j’en ai finalement parlé à ma voisine d’en face, une dame d’exception. Et effectivement, elle me parle d’un ami  – elle connaît tout le monde – quelqu’un qui a enseigné l’histoire à l’école. Il aurait plein de choses à me raconter. J’avais en tête de montrer la présence anglophone. En terre saguenéenne, l’école Riverside, c’est l’épicentre. Sur ma galerie, le midi, si je me ferme les yeux, je me pense à Toronto. Les enfants s’amusent en anglais. Donc, un prof d’histoire à l’école anglaise, ça peut pas nuire à mon projet.

Surprise! En plein tournage, Paul Delisle, le prof d’histoire, débarque! On avait envisagé sa présence, mais sans rien concrétiser! Arvida, Québec, 2018

Retour aux racines

Quand Terry plante un arbre, il part de Magog et vient à Arvida. Il ne vit plus ici, mais il cherche à préserver la mémoire des Arvidiens venus d’ailleurs. L’usine d’aluminium a entraîné dans son sillage des familles et des individus venus du reste du monde. Aujourd’hui, ces étrangers qui sont devenus des voisins, des amis, pendant des décennies, sont dispersés. Terry cherche à maintenir une communauté des néo-Arvidiens, même s’ils n’y habitent plus. C’est une affaire qui dépasse la question du lieu de résidence; il est question plutôt d’une affaire de cœur.

Le réalisateur Philippe Belley et le directeur photo Ken Allaire, au terme du tournage avec Terry Loucks

Au tournage, on s’est partagé le travail Ken et moi. On a tourné l’entrevue un jour que je partais en voyage à Montréal, pas un bon timing. J’avais oublié quelque chose au bureau, et en mon absence, c’était certain que Terry n’allait pas m’attendre! Il s’est mis à raconter son histoire à Ken, puis je suis revenu, pas trop longtemps après. On a donc repris la conversation là où on avait laissé. Au premier arbre qu’il a planté pour souligner la mémoire de son père, en ajoutant ses cendres à la terre. On a parlé aussi des efforts pour protéger le patrimoine bâti. Terry est d’un naturel désarmant devant la caméra. Il ne change pratiquement pas, ce qui est plutôt rare. Il a partagé son amour et sa vision d’Arvida. On a donc pris le temps de l’écouter de son projet de redonner à mon quartier ses arbres d’antan.

Mon voisin Rodrigo a vu lui aussi son arbre se faire couper. Brésilien d’origine, il se retrouve maintenant Québécois de souche!

Après le tordeur

Terry veut donc redonner ses arbres majestueux à Arvida. Dans les dernières années, on a dû abattre des dizaines d’arbres malades partout dans la ville. Le pilier qui était devant ma maison a lui aussi passé dans le tordeur. On en a gardé une lisière pour en faire éventuellement une table basse. Plusieurs personnes ont fait ça dans le quartier selon ce que j’ai constaté.

Je pense que la coupe des arbres malades, ça a été vécu avec résignation, mais aussi une pointe de tristesse. Les arbres, les espaces verts, la nature font tous partie d’Arvida. C’est une ville de compagnie qui a été pensée, réfléchie, dessinée puis construite. La dimension végétale, ornementale, était importante. J’ai un parc devant et un autre derrière ma maison. L’école est entourée de terrain gazonné où les jeunes s’amusent en pratiquant des sports. Terry contribue à cet effort de verdir à nouveau notre environnement à sa façon, en y ajoutant une dimension hommage à un Arvidien venu d’ailleurs.

Le couple Hahto à qui Terry rend hommage. Arvida, 1938.

Pour l’amour du patrimoine

Je suis allé à Radio-Énergie pour parler du contenu de la capsule, avec Jean-Seb, lui-même un ex-Arvidien. Au travers de l’entrevue, il m’a parlé du débat autour de la maison Bossé, une belle vieille maison de la rue principale de Chicoutimi, que l’on détruit, au profit d’un stationnement d’une résidence pour personnes âgées. C’est effectivement étrange de constater un respect du patrimoine bâti qui s’installe à Arvida, alors que juste à côté, on permet sa destruction.

Je pense qu’il reste un chemin fou à parcourir pour conscientiser à la protection du patrimoine bâti. J’ai l’impression que plusieurs personnes voient cela comme des bâtons dans les roues. Des complications de rénovations, des permis, des formulaires. Il faut montrer à ceux qui pensent cela qu’il s’agit plutôt de respect de l’histoire, de notre positionnement par rapport au passé. Quand j’utilise un matériau qui est en harmonie avec l’esprit de la maison, je contribue à son évolution, à sa préservation, à sa valeur. C’est un respect de ceux qui nous ont précédés, et de ceux qui vont nous suivre. Ça vaut bien deux-trois formulaires, même si comme tout le monde, je trouve ça vraiment plate.

Plan d’une maison d’Arvida

Pour moi, Arvida est encore un brin labyrinthique. Je m’y retrouve parfois désorienté, même après presque trois ans. Quand je m’égare, j’en profite toujours pour prendre conscience de mes découvertes. Des maisons en rangée, faite de belles briques rouges; des maisons individuelles de divers formats, souvent de petite ou de moyenne taille; des jumelés coquets ou des garages collectifs, ma nouvelle ville est magnifique, inspirante. Avoir la chance d’y croiser Terry, c’est un privilège. Un homme porté par un but si noble, de faire battre le cœur d’Arvida encore aujourd’hui, ici et ailleurs.

L’église Sainte-Thérèse trône au milieu du quartier historique, Arvida, 2018.
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